L’exploitation des forêts de la Seigneurie de Beaupré
Le Séminaire de Québec gère la plus grande propriété forestière d’un seul tenant au Québec.
Par Clémence Richard
Vaste domaine forestier de 160 000 hectares précieusement conservé et exploité par le Séminaire de Québec depuis 1662, la Seigneurie de Beaupré arbore une zone habitée aux multiples ressources. C’est la plus grande propriété forestière d’un seul tenant au Québec. Elle a constitué de tout temps une précieuse ressource pour le Séminaire qui en tire son principal revenu : 60% provenant des droits de coupe et 40 % des clubs de chasse et pêche.
"Une forêt sans problème mais pas simple à gérer en raison de sa gamme d’activités multiples", de confier acques Laliberté, ingénieur forestier et régisseur des forêts. La communauté religieuse prélève de son domaine 250 000 mètres cubes de bois par année, dont 150 000 m3 de bois de sapin et d’épinette et 100 000 m3 de bouleau à papier, de bouleau jaune et de peuplier. Les derniers calculs, datant de 2004, indiquent une possibilité de coupes de 272 000 m3.
Abitibi-Consolidated, un partenaire fidèle
L’exploitation est menée en soustraitance par quatre exploitants différents. Il s’agit d’Abitibi-Consolidated, de Scierie Dion de Saint-Raymond de Portneuf, de Lattes NG, filiale de Gérard Crête & Fils, ainsi que deux groupements forestiers, le Groupement forestier Québec Montmorency et le Groupement des propriétaires de boisés privés de Charlevoix.
De même que pour les travaux manuels d’éclaircie précommerciale confiés à Boréal sylviculture et au Groupement forestier de Charlevoix, les CAAF sont accordés à court terme, c’est-à-dire annuellement, à l’exception des contrats d’Abitibi-Consolidated attribués pour une période de 20 ans. Ce n’est un secret pour personne que le Séminaire de Québec entretient avec ce partenaire d’affaires un lien fidèle, vieux de plusieurs décennies, voire même d’un siècle depuis Abitibi-Price et Price Brothers.
Récolte par arbres entiers et par billes tronçonnées
D’une moyenne de diamètre mesurant autour de 30 cm, les tiges sont récoltées à l’aide de têtes d’abattage à scie pour 40 % et d’abatteuses multifonctionnelles pour environ 60 %. Abitibi-Consolidated s’attend, pour sa part, à récolter annuellement au moins 150 000 m3 de bois sur les terres du Séminaire. Depuis trois ans, la multinationale mène ses opérations à l’aide d’abatteuses multifonctionnelles et d’abatteuses groupeuses, d’expliquer l’ingénieur Ian Lavoie qui supervise les opérations forestières, le mesurage et l’achat de bois en forêt privée dans Charlevoix.
"Étant donné qu’à la scierie de Saint-Hilarion, nous désirons du bois de résineux tronçonné en longueur de 10 pieds et 6 pouces et démêlé à la souche, raconte-t-il, nous utilisons deux abatteuses multifonctionnelles Timbco T-455D qui coupent l’arbre, l’ébranchent, le tronçonnent et le démêlent par essence et par longueur. Les petits et gros arbres sont donc triés en forêt par houppiers et par billes de souche, de manière à ce que, à la scierie, on puisse procéder directement au déchiquetage en copeaux sans passer par un second classement." Un transporteur Lokomo 933, considéré comme faisant partie de la vieille artillerie par le jeune ingénieur forestier, dépose les billes à proximité du chemin
Pour la moitié des opérations de coupe, on a recours à deux abatteuses groupeuses Tanguay FB-221 et à trois semi-porteurs Lokomo à pince portante pour le débardage. En bordure du chemin, deux ébrancheuses Hitachi, modèles 200 et 270, et deux tronçonneuses, Tanguay CC100 et Hood 240D, complètent le travail. Le transport jusqu’aux usines relève d’une douzaine de camionneurs artisans liés par contrat annuel au sous-traitant Les Bois Gelmar inc., principal mandataire des opérations forestières pour Abitibi-Consolidated.
À moyen terme, confie Ian. Lavoie, seules les abatteuses multifonctionnelles, plus mobiles, réaliseront les récoltes d’Abitibi-Consolidated dans la région Québec-Est. "Les peuplements prélevés étant morcelées en petites superficies, il nous faut constamment trier à gauche et à droite le bois mature. Plutôt que d’utiliser quatre pièces d’équipement, nous réduirons la machinerie à la multifonctionnelle et au transporteur, d’autant plus que nous ne souhaitons pas que des inventaires dorment en forêt, question de coût et de fraîcheur de la tige." Le transporteur procède au débusquage dans les heures suivant le passage de la multi et le camion achemine immédiatement le bois à la scierie, de sorte que l’empilement en forêt est limité. Autrement, les opérations requièrent plus d’une semaine après la coupe par l’abatteuse groupeuse, fût-elle habile à faire le énage des parterres avec sa tête collectrice qui ramasse d’un coup plusieurs arbres pour le bénéfice des ouvriers sylvicoles qui y oeuvrent éventuellement.
Le superviseur rapporte qu’entre 60 et 80 travailleurs se consacrent aux opérations forestières sur les terres du Séminaire, dont les peuplements de sapin sont mis en copeaux à l’usine de Saint-Hilarion et retournés à la papetière de Beaupré pour la fabrication du papier. De la coupe jusqu’au produit fini, toutes les opérations transitent donc sur le même territoire créant une importante synergie créatrice d’emploi dans la région immédiate.
Chemins et ponceaux temporaires
La conception de chemins forestiers permet désormais de faire des chemins d’été en plein hiver, rapporte Ian Lavoie. Auparavant la neige était enlevée à l’aide de l’excavatrice Caterpillar 330 et une mise en forme d’été suivait, dit-il. Sauf que le chemin se déformant au gré de la fonte du printemps, tout était à recommencer à chaque année. Faire du chemin d’hiver sans toucher ni renverser les souches gisant sous la neige, ni déranger la régénération naturelle, est devenu la méthode idéale.
"À l’aide de l’excavatrice, explique-t-il, la neige et les branches sont compactées au sol sur lequel est, par la suite, ajouté un peu de gravier formant une mixture qui, une fois glacée, est apte à supporter le poids des charges et des équipements lourds." Bien qu’il faille sortir le bois tôt avant le dégel en raison de la vulnérabilité des routes d’hiver, la création de ces chemins temporaires se prête facilement à sa désintégration le printemps venu. Et pour peu qu’il pleuve, aucun lessivage ne s’ensuivra puisque la terre et le sable demeurent fixés à travers les souches où ils sont tombés.
Les ponceaux temporaires subissent le même sort mais avec des variantes. À l’aide de la Cat 330, le ponceau-sandwich est assis sur 20 mètres de longueur avant et après le ruisseau. Après compactage, la neige est recouverte d’une membrane géotextile sur laquelle sont de nouveau déposées de la neige et de la terre jusqu’à ce qu’une masse compacte et dure recouvre le ponceau. Au terme du transport, la "sandwich" est retirée afin que le cours d’eau ne soit perturbé d’aucune manière.
Certes, l’excavatrice s’avère un outil indispensable, évalue Ian Lavoie. "Non seulement est-elle une "faiseuse de chemin", mais elle contribue également au succès des opérations d’abattage en pentes abruptes en extrayant les roches menaçantes qui risqueraient de causer le renversement de la multifonctionnelle lorsque celle-ci essaie de se frayer un chemin sur un parterre difficile."
Les différences entre le privé et le public
Peu importe le secteur, souligne Ian Lavoie, qu’il soit privé ou public, aucune différence d’application ne survient dans la récolte du bois chez Abitibi-Consolidated. "Les mêmes critères de qualité et la même machinerie sont adoptés. Mais dans le secteur public, nous devons toucher l’aménagement forestier, tandis que nous n’intervenons pas sur les boisés du Séminaire qui prend lui-même en charge ce volet. Au niveau opérationnel, nous suivons à la lettre depuis quatre ans le système de certification environnementale ISO 14 000 en vigueur tant sur les terres du Séminaire qu’en forêt publique. À ce chapitre, tous les opérateurs forestiers sont formés de manière à suivre les normes standard."
"Quand les exigences vont au-delà du RNI (Règlement sur les normes d’intervention), il importe d’en faire davantage là où la situation le demande puisqu’à moyen terme, cela entraîne des économies, ajoute-t-il. Par exemple, si le Ministère nous demande de construire des ponceaux temporaires de drainage, nous optons pour l’empierrement des ponceaux afin de s’assurer qu’à moyen terme, on ne touchera plus à notre structure qui se stabilisera avec les années."
Une nette différence entre les secteurs privé et public demeure cependant au niveau de l’obtention des permis, fait ressortir le régisseur Jacques Laliberté. "Nos permis de coupe sont accordés plus rapidement que dans le secteur public parce que, notre cartographie étant plus précise au départ, aucun inventaire avant coupe n’est imposé à l’exploitant. Tandis qu’en forêt publique, partant d’une cartographie moins juste, le ministère des Ressources naturelles relègue à la compagnie exploitante l’inventaire des parterres avant coupe. De plus, le MRN manifeste une rigidité dans l’application des normes, tant dans Charlevoix, qu’en Abitibi et en Gaspésie, si bien qu’il n’y a pas d’arrangement possible en considération de la diversité des climats, des sols et des structures."
Sans être totalement en accord avec cet énoncé, le superviseur d’Abitibi-Consolidated admet toutefois que l’inventaire avant coupe doit être fait justement en raison du manque de précision de la cartographie du MRN. "Quand vient le temps des opérations, l’exploitant se surprend à découvrir que les peuplements de bouleaux sont répartis à bonne distance les uns des autres, alors que le Ministère les avait placés dans une strate cartographique d’ensemble. L’échantillonnage étant imprécis, il s’avère donc impensable de bâtir un plan annuel de récolte à partir de données générales, puisqu’on ne sait pas où chaque peuplement est situé."
La chasse fructueuse à l’orignal
La protection de l’orignal et de son habitat sont au cœur même de la planification des récoltes sur les terres forestières du Séminaire de Québec. Depuis plus de 25 ans, elles sont particulièrement orientées par des coupes en mosaïque et en îlots d’une moyenne de 5 à 10 hectares. Une recette qui porte fruits puisque 1 orignaux sont répertoriés par 10 km2, un des taux les plus élevés au Québec où la moyenne s’établit à deux bêtes tout au plus pour la même superficie.
En outre, si 2400 orignaux broutent les branches du domaine de 160 000km2, c’est aussi parce que, contrairement aux réserves et parcs publics où deux chasseurs ont le droit d’abattre un orignal, le Séminaire n’accorde qu’une prise par club nonobstant le nombre de membres. Ainsi protégée, la "ressource" est abondante et le taux de "réussite" du chasseur demeure satisfaisant : en 2004, il a été de 98 %, c’est-à-dire que 98 clubs ont tué le gibier convoité.
Les coûts élevés liées à l’inventaire
Toute l’industrie du bois s’entend pour dire que l’aménagement d’une forêt est relié à son exploitation puisque celui-ci caractérise la planification des opérations, le calcul des volumes de bois annuels, les données de cartographie et d’inventaire. Au Séminaire de Québec, on prend très au sérieux l’acquisition des données de base devant servir à planifier les volumes de bois qui seront récoltés.
"À l’inverse des activités du secteur public, d’affirmer le régisseur forestier, nous prélevons des parcelles échantillons et collectons de nombreux sondages. À preuve, lors du récent inventaire de 2003, notre équipe a consulté 1000 parcelles échantillons, là où le MRN en interroge 250." La taille des tiges et leur âge sont mesurés afin de savoir si les peuplements ont atteint leur maturité ou leur surmaturité (ce qui risque de causer des pertes si la coupe n’a pas lieu à temps). Par exemple, pour scruter une pessière de 70 ans, où se retrouvent 250 peuplements répartis sur l’ensemble de la Seigneurie, dix peuplements serviront aux échantillonnages.
"Notre carte forestière étant deux fois plus détaillée, elle nous coûte deux fois plus cher qu’elle n’en coûte au Ministère pour une même technique de travail dans des territoires comparables", précise M. Laliberté rapportant que le ministère public défraie autour de 70 $ le km2 pour sa cartographie forestière, tandis que le Séminaire dépense entre 180 $ et 200 $ le km2.
Incluant la cartographie, l’inventaire, les compilations et le calcul des possibilités forestières, l’exercice a obligé la communauté religieuse à décaisser près de 600 000 $ au cours des deux dernières années, évaluant ses dépenses à 375 $ pour chaque kilomètre carré, comparées à environ 150 $ pour le secteur public. "Sans toutefois blâmer le ministère public, disons que les faits parlent d’eux-mêmes. Et nous ne sommes pas les seuls à en témoigner puisque le récent Rapport Coulombe fait également état de l’insuffisance de la connaissance forestière sur les terres publiques, laisse entendre le régisseur."
Les commentaires de l’expert Louis Bélanger
Le professeur chercheur Louis Bélanger, de la Faculté de géomatique et de foresterie à l’Université Laval, reconnaît que de prime abord, l’aménagement de la Seigneurie de Beaupré lui est apparu intéressant au cours d’une excursion d’une journée, l’automne dernier. N’ayant pu consulter le plan d’aménagement de façon détaillée, regrette-t-il, il a cependant constaté que les dossiers comme celui de la biodiversité accusent un peu en retard.
"Toute la problématique soulevant la protection des écosystèmes exceptionnels, dont la notion de refuge biologique pour certaines espèces vivant en forêt ancienne ou vierge, ne m’a pas paru être traitée jusqu’à maintenant, note-t-il. La conservation de la biodiversité, fût-elle dans une forêt aménagée, mériterait d’être développée dans un concept d’aménagement durable. Je leur ai déjà parlé du programme Réserves naturelles en milieu privé, élaboré par le ministère de l’Environnement, afin qu’ils inscrivent leurs terres comme aires protégées, mais le processus n’est pas encore dans leur colimateur. Quoi qu’il en soit, au niveau faunique et gibier, ils semblent avoir fait un excellent travail dans une foresterie polyvalente classique."
Sur un autre registre, le problème de l’aménagement visuel des paysages, même s’il tend à se résorber selon lui, n’a pas été suffisamment pris en compte, notamment à l’entrée du Parc des Grands Jardins et du côté de Saint-Urbain. "Ce n’est pas clair si les gens du Séminaire ont suffisamment pris en considération leur voisinage par rapport à un parc de conservation, dit-il. Offrant une résistance à se soucier des préoccupations provenant de l’extérieur du territoire, ils ont peut-être manqué de sensibilité. Des coupes à blanc ressortent du paysage sur le bord de la route qui mène à l’accès du belvédère au lac des Cygnes. Certes, en tant que forêt privée, le Séminaire n’a aucune obligation, ayant toujours respecté les RNI, mais dans un territoire délicat comme celui-là, il devrait faire un effort supplémentaire. N’empêche qu’au cours de l’excursion de 2004, j’ai tout de même observé qu’ils intègrent davantage ces considérations."
Coupe à blanc dans des peuplements sur-matures
À ces propos, le régisseur forestier du Séminaire rétorque que la liquidation des peuplements sur-matures du lac des Cygnes résulte du grand feu qui les a rasés au cours des années 40. Or, ces peuplements ont par la suite tous cru en même temps, dit-il. "Doiton les laisser tomber? Au contraire, la récolte doit être massive sinon des chablis surgiront, encore plus discordants dans le paysage qu’une coupe à blanc. Et bien qu’on accélère les récoltes du secteur depuis 10 ans, on évalue la perte éventuelle à plusieurs centaines de milliers de mètres cubes de bois."
Par ailleurs, M. Laliberté révèle que cette zone s’avère pourtant la plus giboyeuse, d’après les résultats de l’inventaire aérien effectué par le MRN, au cours de l’hiver 2004. La présence d’un fabuleux ravage de 200 orignaux surprend, aussi menacé soit-il par la soi-disant absence de protection des écosystèmes naturels.
Même si le Séminaire dispose de ressources humaines aussi importantes que la moyenne des boisés privés au Québec, aux dires de Louis Bélanger, serait-il opportun qu’il confie à un biologiste la protection des écosystèmes? "Il faudrait poser la question au vrai dirigeant, l’abbé Jacques Roberge, qui est également l’une des têtes pensantes de la communauté religieuse", conclut M. Bélanger en soulignant que malgré des échanges de vues, somme toute cordiales, la Faculté de géomatique et de foresterie de l’Université Laval se réjouit des interactions remarquables que le Séminaire entretient depuis longtemps avec la Forêt Montmorency.
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